Les cygnes sauvages
Dans un royaume entouré de lacs argentés vivaient une princesse, Élisa, et ses onze frères. Ils jouaient sous les tilleuls, riaient aux éclats et se racontaient des secrets au bord de l’eau. Mais un jour, le roi épousa une reine au sourire froid. Jalouse de cet amour fraternel, elle murmura un sort: les onze princes devinrent des cygnes sauvages le jour, ne retrouvant leur forme humaine qu’à la nuit, et Élisa fut envoyée loin du palais.
Quand Élisa eut grandi, elle décida de retrouver ses frères. Elle marcha à travers des forêts profondes où la mousse brillait comme des étoiles tombées, et le vent chuchotait des chansons anciennes. Au crépuscule, une vieille femme de la forêt lui montra le ciel: onze cygnes blancs glissaient dans l’air comme des nuages vivants. À la tombée de la nuit, ils se posèrent près d’une falaise et, sous les yeux d’Élisa, leurs ailes se changèrent en manteaux, leurs becs en sourires: c’étaient ses frères! Les embrassades furent longues et joyeuses.
— Le jour, nous sommes cygnes, expliqua l’aîné. La nuit seulement, nous redevenons garçons. Il existe toutefois un moyen de briser le sort.
Une femme de la forêt avait appris à Élisa ce secret: «Tu dois tresser onze chemises avec les orties qui piquent. Tant que tu n’auras pas fini, tu ne devras dire aucun mot. Le moindre son ferait revenir la magie.» Élisa serra les mains de ses frères. Elle était décidée.
Dès l’aube, elle ramassa des orties au bord des rivières et dans les clairières. Les tiges la brûlaient, mais son cœur restait calme. Dans une grotte abritée par des rochers, elle filait, tissait, nouait, ses doigts courant comme de petits oiseaux à travers les fibres vertes. Le soleil montait, la lune descendait, et ses frères, chaque soir, veillaient en silence, apportant des plumes pour adoucir sa couche et de l’eau fraîche pour apaiser ses mains.
Un jour, un jeune roi chassant dans la forêt découvrit Élisa, simple et droite, occupée à son ouvrage. Il l’emmena au palais, touché par sa douceur. Bien qu’elle ne parlât pas, il devina la bonté de son cœur et l’épousa. Mais certains, au palais, n’aimaient pas les mystères. Ils chuchotaient: «Pourquoi ramasse-t-elle des orties? Pourquoi se tait-elle? Serait-ce de la sorcellerie?» Élisa, fidèle à sa promesse, continuait à tisser, nuit après nuit, sans répondre aux rumeurs.
Les chemises s’alignaient: une, deux, trois… jusqu’à dix. La onzième avançait lentement; ses mains brûlaient, ses paupières étaient lourdes, mais son courage tenait bon. Finalement, le jour vint où l’on décida de juger Élisa. On la mena sur la grande place à l’aube. Dans ses bras, elle serrait le paquet de chemises vert sombre, encore imprégnées de l’odeur des champs.
Soudain, un frémissement parcourut le ciel. Onze cygnes surgirent à la lumière du matin. Ils descendirent en cercle, leurs ailes faisant vibrer l’air comme des harpes blanches. Élisa, sans un mot, lança la première chemise sur le premier cygne: il devint un prince. Puis la deuxième, la troisième… Chacun, touché par l’ortie tissée d’amour, retrouva sa forme humaine. Il ne restait plus que la dernière chemise, inachevée. Elle la jeta sur le plus jeune: il se transforma presque entièrement; à la place d’un bras, il garda une aile blanche.
Alors, la promesse accomplie, la voix d’Élisa revint comme une source claire: elle expliqua tout, du sort lancé par la reine à la tâche silencieuse. La méfiance fondit comme la brume au soleil. Le roi demanda pardon pour les doutes, et les murmures s’éteignirent. Les princes, délivrés, remercièrent leur sœur. Le plus jeune, avec son aile, n’en fut pas moins heureux: quand il courait, le vent riait avec lui.
On célébra une grande fête. Les cygnes sauvages ne survolèrent plus le royaume, mais on voyait encore parfois, au-dessus des lacs, une aile blanche tracer un cœur dans le ciel. Quant à Élisa, elle garda, au fond des mains, une douceur nouvelle: la preuve que l’amour, patient et courageux, est la magie la plus forte.


























