Le soldat de plomb
H.C. Andersen

Le soldat de plomb

Pour son anniversaire, un garçon reçut une boîte de vingt-cinq soldats de plomb. Tous se tenaient bien droits, fusil à l’épaule, mêmes uniformes brillants. Tous… sauf un. Il n’avait qu’une jambe, parce qu’il restait juste assez d’étain pour le couler ainsi. Pourtant, il se tenait plus droit que tous les autres. On l’appela le soldat de plomb.

Dans la chambre, il vit une ballerine de papier posée près d’un petit château de carton. Elle dansait figée sur la pointe d’un pied, une étoile d’argent collée sur sa robe. « Elle aussi n’a qu’une jambe », pensa le soldat, sans voir que l’autre jambe était cachée sous sa jupe. Il la regarda longtemps, sans bouger, et son petit cœur d’étain devint très courageux.

La nuit, quand la maison dormait, les jouets s’éveillèrent. Les ours valsèrent, les voitures roulèrent, et d’une boîte noire jaillit un diable à ressort. Il cligna de son œil peint et chuchota, grinçant : « Soldat de plomb, ne regarde pas la demoiselle ! » Le soldat resta silencieux. Il garda son poste et son secret.

Au matin, il se mit à pleuvoir. Le garçon posa le soldat sur le rebord de la fenêtre. Un coup de vent, ou bien la jalousie du diable, le fit basculer. Il tomba, tomba, tomba… et atterrit dans la rue, entre les pavés mouillés. Deux enfants plièrent vite un bateau de papier et y déposèrent le soldat. La gouttière devint rivière, et la rivière devint une aventure.

Le bateau glissa sous un pont. Un gros rat d’égout sortit de l’ombre et grogna : « Ton passeport ! » Le soldat de plomb ne répondit pas. Il n’avait ni papier ni peur. L’eau accéléra, le bateau tourna, la pluie tambourina comme des tambours de guerre. Dans le noir, le soldat pensa à la ballerine. Cette pensée lui tenait lieu de flambeau.

Soudain, un tourbillon fit chavirer le bateau. Une vague le déchira. Le soldat coula… et, d’un seul coup, un poisson l’avala. Tout devint silencieux. Dans le ventre du poisson, le soldat se tint encore droit, fusil contre l’épaule, le regard tourné vers une lumière qu’il ne voyait pas.

Le temps passa. Un pêcheur prit le poisson. À la cuisine, la cuisinière le fendit avec son grand couteau. « Oh ! » cria-t-elle. Sur la planche, luisant d’eau et de sel, se tenait le soldat de plomb. On l’essuya, on rit de surprise, et on le ramena dans la chambre du garçon.

Là, comme si rien n’avait bougé dans le monde, la ballerine de papier était encore sur sa pointe. Le soldat et la ballerine ne dirent rien, mais leurs regards se rencontrèrent, clairs comme un matin. Le diable à ressort, lui, grinça dans sa boîte.

Alors, une fenêtre claqua. Le courant d’air renversa le soldat dans le poêle allumé. La flamme l’embrassa en crépitant. Il ne cria pas, ne se plaignit pas. Jamais il ne s’était tenu aussi droit. La chaleur fit fondre ses couleurs, mais ses yeux cherchèrent la ballerine jusqu’au bout.

Au même instant, un souffle emporta la ballerine de sa place. Elle voltigea, légère comme un flocon, et tomba dans le feu. Une lueur d’argent brilla, puis s’éteignit doucement. Le soldat de plomb sentit son cœur d’étain devenir liquide. Il pensa, sans mots : « Je suis resté fidèle. »

Le lendemain, quand on nettoya le poêle, la servante trouva, au milieu de la cendre, un petit cœur d’étain, bien formé, et, à côté, une étoile d’argent noircie. Le garçon garda le cœur dans sa poche longtemps. Parfois, il le serrait entre ses doigts et se souvenait du soldat qui, d’un bout à l’autre du monde, était resté vaillant, droit et vrai.

iStoriez

Plus de H.C. Andersen

Tout afficher

Dernières histoires

Le Loup Déguisé en Mouton par Ésope
Le Loup Déguisé en Mouton
Ésope
 3+
2 min
Deux Voyageurs et un Ours par Ésope
Deux Voyageurs et un Ours
Ésope
 6+
2 min
Les Douze Frères par Andrew Lang
Les Douze Frères
Andrew Lang
 6+
5 min
Poucette par H.C. Andersen
Poucette
H.C. Andersen
 6+
5 min
Les Trois Boucs Gruff par Asbjørnsen et Moe
Les Trois Boucs Gruff
Asbjørnsen et Moe
 1+
2 min