Le Sapin
H.C. Andersen

Le Sapin

Au cœur d’une grande forêt vivait un petit sapin. Il se dressait droit, les aiguilles bien serrées, et regardait avec envie les grands arbres qui touchaient presque le ciel. Le vent lui chuchotait des chansons, le soleil lui caressait la cime, et les oiseaux s’y posaient parfois. Les vieux pins murmuraient: «Patience, petit. Profite de l’air frais, de la neige douce, des étoiles la nuit.» Mais le sapin rêvait d’être tout de suite grand et important.

Les saisons passèrent. Au printemps, les lièvres sautaient par-dessus lui d’un bond moqueur; en été, les enfants cueillaient des myrtilles tout près et riaient; à l’automne, des hommes vinrent choisir les plus beaux troncs pour en faire des mâts de navire. Le sapin frissonnait: «Quand viendra mon tour? Irai-je jusqu’à la mer? Ou deviendrai-je un arbre de Noël, couvert de lumières?» Il en oubliait le chant du coucou et l’odeur de mousse après la pluie.

Un jour de décembre, on l’abattit enfin. Il ne tremblait pas de froid, mais d’une étrange joie et d’une peur nouvelle. On le transporta jusqu’à une grande maison de ville. On le plaça dans un seau d’eau, au milieu d’un salon aux fenêtres brillantes. Des mains patientes l’habillèrent de guirlandes scintillantes, de pommes rouges en sucre, de petits soldats dorés et d’étoiles en papier. Quand on alluma les bougies, le sapin scintilla de mille feux. «Me voilà! pensa-t-il. Tout le monde me regarde.»

Les enfants entrèrent en courant, les yeux ronds. Ils dansèrent autour de lui, écoutèrent une grand-mère raconter une histoire, puis cueillirent les friandises comme des oiseaux picorant des graines. Le sapin tint bon, fier et un peu inquiet. Quand la dernière bougie s’éteignit, il se dit: «Demain encore, on m’illuminera.» Mais le lendemain, on le porta au grenier.

Là-haut, il faisait sombre et calme. Le sapin, appuyé contre de vieux coffres, se souvenait du salon, de la forêt, du parfum des pommes. «Au printemps, on me replantera, sans doute», espéra-t-il. Des souris sortirent d’un trou, puis des rats au museau curieux. «Raconte!» demandèrent-ils. Alors le sapin leur parla de la nuit de lumière, de la chaleur des bougies, et aussi des jours de vent sous le ciel immense. Les petits auditeurs ouvrirent grand leurs yeux noirs. Mais quand ils comprirent qu’il n’avait plus ni sucre à offrir ni nouvelle histoire, ils s’éclipsèrent vers d’autres miettes et d’autres merveilles.

Le temps passa encore. Un matin de printemps, la trappe s’ouvrit. On traîna le sapin dehors. Le soleil était là, plus doux que jamais. Il voulut se redresser, mais ses aiguilles étaient devenues brunes, et sa cime craquait. «Oh, si seulement j’avais aimé le chant du vent quand il était à portée de mes branches…» pensa-t-il. On le déposa au coin de la cour. Des enfants jouèrent autour de lui, attachèrent une couronne de fleurs à sa pointe, puis s’en allèrent. Plus tard, on le coupa en bûchettes.

Dans la cheminée, chaque petite flamme se leva comme un minuscule soleil. En crépitant, le sapin crut entendre ses propres histoires se déplier: la forêt, la neige, les étoiles de la nuit de Noël. Une odeur de résine remplit la maison, et des rires flottèrent. Au-delà du mur du jardin, dans la grande forêt, de jeunes sapins levaient déjà la tête vers le ciel bleu.

Le petit sapin avait rêvé de demain si fort qu’il avait oublié la beauté d’aujourd’hui. Et toi qui lis, écoute le vent, regarde la lumière: chaque instant est un trésor.

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