La Petite Sirène
H.C. Andersen

La Petite Sirène

Au fond de la mer, là où la lumière danse en poussière d’argent, vivait une jeune sirène. C’était la plus petite des filles du roi de la mer. Elle écoutait sa grand-mère raconter des histoires sur le monde d’en haut, avec ses villes, ses jardins parfumés et ses étoiles qui ne se fondent jamais. Dans une grotte secrète, elle cachait des trésors tombés des navires: un peigne, une coupe, un livre que l’eau avait embrassé. Elle rêvait d’y marcher un jour, sur ses propres jambes.

Le jour de ses quinze ans, elle obtint la permission de monter à la surface. La mer était noire et furieuse, le ciel crachait la tempête. Un navire se battait contre les vagues, et un jeune prince y tenait bon, courageux. Un éclair, un fracas, et le navire se brisa. La petite sirène nagea plus vite que le vent, soutint le prince et le porta jusqu’au rivage. Elle lui chanta un murmure de vagues, puis se cacha derrière un rocher quand des gens arrivèrent. Le prince ouvrit les yeux, croyant qu’une jeune fille de la côte l’avait sauvé. La sirène, elle, repartit avec le cœur plein de lumière et de questions.

Plus elle pensait à lui, plus elle pensait à la terre. « Les humains ont des vies courtes, disait la grand-mère, mais leurs âmes voyagent avec le vent. Les nôtres vivent longtemps, puis deviennent de l’écume. » La petite sirène voulait découvrir ce monde, marcher, danser, rire, et comprendre ce que son cœur chuchotait. Alors, malgré la peur, elle nagea vers la grotte de la sorcière des mers, là où les algues s’entortillent comme des serpents et où les polypes veillent en silence.

La sorcière sourit avec des dents comme des coquillages. « Je peux t’aider, dit-elle. Je te donnerai une potion: ta queue deviendra deux jambes. Mais le prix est ta voix. Tu danseras merveilleusement, pourtant chaque pas piquera comme des aiguilles. Et si le prince en aime une autre et l’épouse, à l’aube tu deviendras écume. » La petite sirène pensa à la plage dorée, au regard du prince, et à son propre désir de connaître le monde. Elle accepta, non par folie, mais par courage. La sorcière coupa sa voix, claire comme une perle, et la garda dans une petite conque.

À l’aube, la sirène but la potion et s’endormit sur le sable. Quand elle se réveilla, sa queue avait disparu: deux jambes frémissantes la portaient. Le prince la trouva et la mena au palais. Elle ne pouvait pas parler, mais ses yeux racontaient. Ils se promenaient au jardin, écoutaient la musique. Quand elle dansait, le prince était émerveillé; elle souriait malgré la douleur qui piquait ses pas. Il l’appelait son amie très chère. Pourtant, son cœur restait tourné vers la jeune princesse d’un royaume voisin qu’il croyait être sa sauveuse.

Un jour, ils voyagèrent jusqu’à ce royaume. La princesse, douce et vive, était bien la jeune femme que le prince avait vue sur le rivage. Le mariage fut décidé; les cloches sonnèrent, et la mer sembla retenir son souffle. La nuit d’avant l’aube, les sœurs de la petite sirène surgirent des vagues. Elles avaient échangé leurs longs cheveux contre un couteau magique. « Plante-le dans le cœur du prince avant le matin, suppliaient-elles. Le sort sera brisé, tu redeviendras sirène. »

La petite sirène entra dans la chambre où le prince dormait, la main tremblante. Elle le regarda: il souriait même en rêve, heureux de son choix. Elle pensa à la douceur de ses promenades, à la liberté qu’elle avait trouvée en marchant, à la bonté qu’elle voulait offrir. Elle jeta le couteau dans la mer. Puis elle s’élança du pont du navire. L’aube se leva, rose et dorée, et au lieu de couler, elle devint écume lumineuse.

Le vent la souleva. Dans la clarté, des voix transparentes l’appelèrent: « Tu n’es pas perdue. Tu es désormais une fille de l’air. Par chaque geste de bonté, par chaque souffle qui apaise, tu gagneras ta propre voie. » La petite sirène sourit; sa voix, libre, vibrait dans la brise. Elle caressa les voiles des bateaux, guida les pêcheurs, rafraîchit les fronts des enfants malades et berça les jardins endormis. Elle veilla de loin sur le prince et sa princesse, heureuse pour eux, et heureuse aussi pour elle-même.

Car elle avait découvert que l’amour peut être un cadeau sans chaînes, et que le courage de suivre son cœur ouvre des chemins que nul sort ne ferme. Et, portée par le vent, elle continua son voyage, semant des éclats d’écume et d’espérance.

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