La perche curieuse
Dans un lac clair, au pied des bouleaux et des nénuphars, vivait une jeune perche aux nageoires rouges et aux rayures dorées. Elle ouvrait de grands yeux sur tout: les bulles qui montaient, l’ombre des herbes, le frisson de la lumière au fond. Sa mère lui disait: «Le monde est vaste, ma petite. Reste près des roseaux. Le courant entraîne, les dents du brochet guettent, et au-dessus de l’eau, les dangers volent.» Mais la perche était curieuse comme l’aube.
Un matin de brume, lorsque la forêt retenait encore son souffle, la perche glissa entre les tiges souples, là où l’eau du lac devient ruisseau. L’odeur changeait; c’était plus vif, plus salé de vent. Sur une feuille de nénuphar, une grenouille cligna des yeux. «Qu’y a-t-il, là-haut?» demanda la perche. «Le ciel, des nuages que le vent pousse, et des barques qui glissent comme des feuilles,» croassa la grenouille. «Mais garde-toi des ombres rapides qui plongent: elles ont des becs comme des aiguilles.»
Plus bas, sous une pierre, un écrevisse fit claquer ses pinces. «Où vas-tu?» «Voir plus loin, voir tout,» répondit la perche. L’écrevisse secoua la tête. «Les cages sentent la peur et le fer. Je le sais: j’y ai perdu une pince. La curiosité doit porter une armure.» La perche remercia et fila, le cœur battant de frissons inconnus.
Le ruisseau s’élargit; les herbes ondulaient comme des rubans. Une ombre tigrée se détacha: le brochet! Son œil froid brillait. En un éclair, il fendit l’eau. La perche vira, se plaqua contre les roseaux, se fit fine comme une feuille. Le brochet râta, fit un sillon d’argent et disparut dans un pli d’ombre. La perche resta immobile, jusqu’à ce que sa peur devienne à nouveau de la prudence.
Là où le ruisseau rejoint la rivière, quelque chose scintilla comme un moucheron d’argent. Une friandise pendait, ronde et tentante, avec une odeur de terre et de pluie: un ver. La perche hésita. «Juste un petit coup de dents…» pensa-t-elle. Elle mordit—et une douleur vive la piqua. La chose l’emporta vers la surface. L’eau devint lumière, la lumière devint air, et l’air brûlait la gorge.
Une main d’enfant la souleva. Un garçon au bonnet rouge la contempla, ses yeux étonnés rencontrant les yeux ronds de la perche. «Comme tu brilles!» dit-il doucement. Il déposa la perche dans un seau d’eau fraîche. Tout tournait: le bleu du ciel, la blancheur d’un nuage, un goéland qui criait, le bord d’une barque qui craquait. C’était le monde d’en haut—immense, beau, et impossible à respirer.
De la berge, une voix appela: «Viens, petit! Nous ferons frire ta prise dans le beurre!» Le garçon regarda la perche. Elle battit faiblement des nageoires. «Elle est trop jeune, et si curieuse…» murmura-t-il. Alors il prit le seau, s’accroupit au bord, et, avec un sourire timide, rendit la perche à l’eau. «Va, et fais attention.»
La fraîcheur du lac fut comme un rêve qui recommence. La perche plongea, se cacha un moment sous un tronc moussu, et son cœur retrouva le rythme de l’eau. Le soir, revenue près des siens, elle raconta: «J’ai vu le ciel des grenouilles, senti l’ombre du brochet, goûté l’hameçon des hommes, et croisé un garçon au grand cœur. Le monde est grand et magnifique, mais il demande des yeux ouverts et une nage prudente.»
Et lorsque la lune posa une pièce d’argent sur le lac, la perche curieuse s’endormit entre les roseaux, plus sage qu’au matin—toujours curieuse, mais désormais guidée par la prudence, comme par une boussole au fond de l’eau.

















