La Bergère et le Ramoneur
H.C. Andersen

La Bergère et le Ramoneur

Dans un salon ancien, tout en haut d’une armoire vernie qui brillait comme un lac sombre, vivaient deux petites figurines de porcelaine. L’une était une bergère aux joues roses, avec une jupe fleurie et une houlette dorée. L’autre était un petit ramoneur, la joue délicatement noircie par la suie, mais le sourire aussi clair qu’un matin d’été. Ils se tenaient côte à côte et se racontaient des histoires du monde, qu’ils n’avaient jamais vu, sauf dans les reflets du grand miroir.

Derrière eux trônait un personnage formidable, sculpté dans du bois sombre: le Grand Chinois. Sa barbe était finement peinte, et sa tête pouvait hocher quand on tirait un fil caché. Il affirmait être le grand-père de la bergère et parlait d’une voix grave qui faisait vibrer l’armoire. Tout près se balançait aussi un pantin à barbe de bouc, croisé de ressorts et d’orgueil. Il se donnait des titres à n’en plus finir et voulait épouser la bergère sur-le-champ.

La bergère, pourtant, serra sa houlette. Je n’épouserai que celui que j’aime, dit-elle tout bas au ramoneur. Le Grand Chinois hocha aussitôt la tête si fort que son peigne faillit tomber. C’est décidé, déclara-t-il. Le pantin à barbe de bouc se frappa la poitrine et claqua ses sabots de bois. Demain, la noce!

Cette nuit-là, le salon dormait, mais les figurines veillaient. Partons, souffla le ramoneur. Partons avant l’aube. La bergère eut peur, puis elle regarda son ami et retrouva son courage. Allons-y, dit-elle.

Ils glissèrent sur la nappe comme sur une piste de neige, sautèrent un pont de cartes, traversèrent un champ de tapis où les fleurs étaient tissées à plat. Ils se cachèrent dans un tiroir qui sentait la lavande, puis dans le poêle éteint qui résonnait comme une grotte. Là, le ramoneur montra un passage secret. Par le tuyau, on peut rejoindre le toit, chuchota-t-il. Je connais les cheminées comme ma poche!

Ils montèrent, montèrent, à travers le conduit sombre poudreux d’étoiles de suie. Le vent fredonna et les poussa doucement. Enfin, ils trouvèrent le ciel. Les tuiles brillaient comme des écailles, et tout en bas, la ville semblait une boîte à musique. Les étoiles regardaient de très près. C’est donc ça, le grand monde, murmura la bergère, émerveillée et tremblante à la fois.

Le ramoneur ouvrit les bras vers l’horizon. Nous pourrions aller très loin, dit-il. Mais la bergère sentit son cœur battre trop fort. Le monde est si grand… et moi si petite. Elle regarda le vide, la nuit, le long chemin derrière eux. Si nous restions perdus? Si je me fendais? Elle posa sa main de porcelaine dans celle du ramoneur. Je veux bien être courageuse, mais je veux aussi me sentir en sécurité. Mon monde, c’est toi… et notre petit coin sur l’armoire.

Le ramoneur hocha la tête. Alors, nous rentrerons. Le vrai courage, c’est aussi choisir ce qui nous rend heureux. Ils redescendirent prudemment, pas après pas, jusqu’au salon endormi.

Mais quelque chose avait changé. Le Grand Chinois, dans un grand geste sans témoin, avait basculé et s’était heurté au bois. Sa tête s’était fendue, net. Au matin, on le recolla avec soin. Il retrouva son trône, la barbe bien lisse, mais un détail demeura: il ne pouvait plus hocher la tête. Fini les grands oui qui imposaient aux autres.

Le pantin à barbe de bouc se rengorgea, puis hésita. Sans le hochement du Grand Chinois, il n’était plus si sûr de lui. Il fit un demi-saut, un demi-clic, et ne parla plus de noces.

La bergère et le ramoneur regagnèrent leur place, côte à côte. La bergère avait une minuscule fêlure, fine comme un fil d’argent, née de la peur et du voyage. Le ramoneur l’effleura avec tendresse. Elle te rend encore plus belle, dit-il. C’est la trace de ce que nous avons vécu.

Depuis ce jour, ils n’allèrent pas au bout du monde. Ils n’en eurent pas besoin. Ils restèrent ensemble, dans leur coin de lumière, à regarder le salon changer et la poussière danser. Ils savaient qu’ils pouvaient partir… et qu’ils pouvaient rester. Et chaque soir, lorsque le miroir s’illuminait, on voyait deux petites silhouettes de porcelaine, unies, qui avaient trouvé la façon la plus douce d’être courageuses: choisir leur place et leur propre histoire.

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