L'Argent de Herr Arne
Au bord de la mer glacée de Suède vivait Herr Arne, un homme bon qui gardait un lourd coffre cerclé de fer. L’argent qu’il contenait devait aider les pauvres et faire sonner de nouvelles cloches pour l’église. Dans sa maison vivaient aussi sa famille et leur fille recueillie, Elsalill, au regard clair comme la glace d’hiver.
Une nuit de tempête, des soldats écossais s’échappèrent d’une prison sur une île. Perdus, affamés, leur cœur s’endurcit. Ils pénétrèrent chez Herr Arne. On entendit des cris, un fracas, puis le silence. À l’aube, la neige restait immobile, sauf pour des traces profondes menant au large… et le coffre avait disparu. Elsalill, cachée, fut la seule à survivre. Des pêcheurs la recueillirent, et la mer garda le secret de cette nuit.
Les hivers passèrent. Elsalill grandit près des filets et des barques. Un jour, au port gelé, elle rencontra un voyageur venu d’Écosse. On l’appelait Sir Archie. Il avait des mains qui tremblaient un peu et un regard sombre qui fuyait la lumière. Pourtant, avec Elsalill, il devenait doux. Ils marchaient sur la glace en parlant de pays lointains. Parfois, il jouait un air triste sur une flûte, et le vent semblait l’accompagner.
Mais certaines nuits, quand la lune blanchissait les toits, une silhouette entrait chez Elsalill. C’était le fantôme de sa sœur de cœur, pâle comme le givre, portant une petite flamme qui ne fondait jamais. Elle murmurait: «Souviens-toi. Justice.» Puis elle disparaissait comme de la buée.
Un soir, Elsalill vit Sir Archie avec un manteau de fourrure très particulier, cousu de bouts de peau sombre et bordé de fil d’argent. Son cœur se glaça: c’était le manteau de Herr Arne, celui qu’elle avait tant de fois secoué près du feu. Les images revinrent comme des éclats: la nuit de neige, les pas lourds, le coffre emporté. Elsalill comprit. Sir Archie, qu’elle aimait, avait fait partie de ceux qui avaient apporté le mal.
Elle pleura longtemps. Puis elle pensa aux pauvres, aux cloches qui n’avaient jamais sonné, à la flamme fidèle du fantôme. Au matin, les mains serrées, elle alla trouver le juge du bourg. «Je sais où est la vérité», dit-elle d’une voix basse. Le juge appela des hommes pour surveiller le port.
Cette même nuit, Sir Archie et ses deux compagnons tirèrent sur la glace le coffre cerclé de fer. Leurs pas sonnaient creux, et la lune suivait leur ombre. Ils voulaient rejoindre un navire prêt à lever l’ancre. Elsalill, le cœur déchiré, courut vers eux. «Arrêtez! Donnez l’argent pour les cloches! Que justice soit faite!» cria-t-elle. Sir Archie la vit et sentit son cœur se briser. Il ne voulait ni la perdre ni fuir la vérité.
Le vent hurla, et la glace gémit. Les hommes du juge approchaient, torches levées. Le coffre était lourd, si lourd qu’il enfonçait la croûte de neige. «Pose-le», dit Elsalill à Sir Archie. «Laisse-le retourner à ceux qui en ont besoin.» Mais ses compagnons tiraient encore, obstinés comme des loups dans la nuit.
Alors la glace se rompit d’un craquement qui fit taire le monde. Le coffre glissa, aspira l’eau noire et disparut dans un bouillonnement d’étoiles gelées. Elsalill, surprise, glissa aussi. Sir Archie la saisit. Une seconde, il la retint contre lui, le regard plein de regrets et d’amour. «Pardonne-moi», souffla-t-il. La surface se referma dans un souffle. Quand on rouvrit le passage, Elsalill reposait, paisible, comme endormie par le froid. Sir Archie, tremblant, se livra sans lutte.
Au matin, les cloches sonnèrent enfin. Des pêcheurs tirèrent du rivage le coffre rejeté par la mer, et l’argent retourna à l’église et aux pauvres. Le fantôme, la petite flamme à la main, sourit à Elsalill, puis s’effaça dans la lumière. Sir Archie traversa la foule, la tête basse, portant son fardeau de remords. Et tous comprirent que l’amour ne peut pas cacher une faute, mais que la vérité peut rendre la paix aux vivants comme aux morts.








